Appelé « le philosophe » pour la profondeur de ses textes ancrés dans la vie quotidienne sénégalaise, Ndiaga Mbaye s’est éteint dans la nuit du 12 au 13 février 2005 à l’âge de 57 ans. Sa voix rauque et inimitable s’est tue alors qu’il était en route vers l’Hôpital Principal de Dakar. Depuis deux ans, sa santé déclinait et sa disparition avait déjà été annoncée à plusieurs reprises. Il repose désormais à Touba, laissant derrière lui un héritage musical et intellectuel qui continue de marquer les esprits.
Né en 1948 à Tattaguine, dans la région de Fatick, au sein d’une famille griotte, Ndiaga Mbaye grandit dans un univers où la musique et la tradition orale occupent une place prépondérante. Il fait ses premières armes dans les cérémonies de mariage et de baptême, où il captive rapidement les foules grâce à son talent de chanteur et de conteur. Après des études interrompues au primaire, il rejoint l’armée en 1968. Mais plus que son engagement militaire, c’est sa voix puissante et son sens du verbe qui marquent ses compagnons d’armes.
À son retour à Dakar, en pleine crise estudiantine, il se tourne définitivement vers la musique et connaît un succès fulgurant avec « Mbëggël », un chant d’amour qui devient un véritable tube. Sa popularité explose lorsqu’il est diffusé par l’Office de Radiotélévision Sénégalaise, et sa carrière prend une nouvelle dimension lorsque Maurice Sonar Senghor, alors directeur du Théâtre National Daniel-Sorano, lui ouvre les portes de son ensemble lyrique.
Un Artiste Engagé au-delà des Louanges
Si Ndiaga Mbaye s’illustre d’abord par des chansons sentimentales telles que « Ndiourèle », « Oumar Foutiyou » et « Dabaakh », il refuse de se cantonner au rôle traditionnel de griot louangeur. Il veut faire bien plus que simplement célébrer les grandes familles ou les figures politiques. Avec l’album Rewmi yen beyilène, il amorce une rupture artistique et idéologique en s’affranchissant du folklore laudatif pour embrasser une démarche engagée. Son credo est clair : « Manger est bon, mais éduquer les masses est encore mieux. »
Dès lors, il devient une voix majeure de la contestation sociale et politique, utilisant sa musique pour éveiller les consciences et dénoncer les injustices. Son titre « Ndongo Dahra », qui met en lumière la condition difficile des talibés contraints à la mendicité, illustre son engagement en faveur des laissés-pour-compte. Il aborde également les thèmes de la corruption, de la pauvreté et des responsabilités des dirigeants.
Musicalement, il innove sans cesse, explorant de nouvelles sonorités et intégrant des influences variées allant du jazz au blues, en passant par le rap et le hip-hop, qui émergent à cette époque sur la scène musicale sénégalaise. Son album Ndiaga Mbaye dans le vent, produit par Youssou Ndour, illustre cette fusion réussie et témoigne de sa capacité à se réinventer. Youssou Ndour, reconnaissant son impact indélébile sur la musique sénégalaise, lui rendra d’ailleurs hommage en lui dédiant son Grammy Award en 2005.
Une Carrière entre Lumière et Périodes de retraite
Pendant 35 ans, Ndiaga Mbaye alterne entre gloire et périodes de retrait. D’abord membre du Théâtre Sorano, il brille sur la scène internationale, notamment lors du Festival Panafricain d’Alger en 1969, où il impressionne par sa prestance et son talent de conteur musical. Ces succès lui permettent de partir en tournée à l’étranger, où il exporte la richesse du patrimoine musical sénégalais.
Cependant, son ascension fulgurante entraîne des frictions. En 1976, il est licencié du Théâtre Sorano pour « absence prolongée et non motivée ». Malgré cette rupture, il ne renonce pas à sa passion et poursuit une carrière solo prolifique. Mais, contre toute attente, il disparaît mystérieusement de la scène pendant treize longues années, laissant ses fans dans l’incompréhension et l’attente.
En 1990, il revient avec fracas en sortant Ndiaga Mbaye dans le vent, un album qui marque son grand retour. S’ensuivent plusieurs autres productions : Ndaanani Réew Mi en 1993, Na Niou Mougne en 1996 et Live 30 ans de carrière en 1997, où il revisite ses plus grands succès dans une performance mémorable. Son dernier album, Ndiaga Plus, sorti en 2000, marque son ultime contribution musicale avant que la maladie ne l’éloigne définitivement de la scène.
Un Héritage Intemporel
Bien au-delà de sa discographie, Ndiaga Mbaye laisse derrière lui un héritage culturel et intellectuel inestimable. Il est reconnu comme un véritable philosophe de la littérature orale, un homme qui a su allier tradition et modernité pour toucher le plus grand nombre. Il incarne une rupture dans la tradition griotte, osant remettre en question certains dogmes et interroger la société sur ses dérives.
Selon le biographe Hamidou Dia, « Avant Ndiaga Mbaye, il y avait deux types de griots : les généalogistes et les laudateurs. Lui a choisi d’éduquer par la parole. » Pour le Pr Ibrahima Wane, historien de la musique, « Il a toujours été un observateur vigilant et un habile pédagogue. Sa manière de raconter le monde et de dénoncer les inégalités a influencé toute une génération d’artistes. »
Son œuvre continue d’inspirer et de nourrir la réflexion, son message résonnant toujours avec force. Aujourd’hui encore, ses chansons sont reprises par de nombreux artistes de divers horizons, preuve que son travail et son engagement demeurent d’une pertinence indéniable.
Ainsi, Ndiaga Mbaye n’a jamais vraiment quitté le cœur des Sénégalais. Il vit à travers ses paroles et ses mélodies, son statut de « Maître de la parole » étant solidement ancré dans le panthéon des figures culturelles majeures du Sénégal. Son parcours, fait de luttes, d’innovations et de résilience, rappelle que l’art est un puissant vecteur de changement et un outil de transmission de la mémoire collective.